Derrière la « France du chaos » il y a beaucoup de monde. Certains sont de « vraies personnes », d’autres non.

D’un côté, il y a toute l’équipe de rédaction et de production qui a rendu l’expérience possible et l’a accompagnée (et guidée) d’un bout à l’autre. Ce sont ceux qui ont essayé de mettre de l’ordre dans le chaos. Le site d’Anarchy recense les nombreux acteurs de cette collaboration :

« Ce projet est le fruit d’un développement de quatre ans financé par France Télévisions, France 4, le service Nouvelles Écritures de France TV, la société de production TelFrance Série et l’Ina sont les quatre producteurs du projet. Anarchy mobilise une dizaine d’auteurs, une rédaction de douze personnes, des développeurs et toute une équipe de tournage. En tout, ce sont 80 personnes qui sont mobilisées durant les deux mois que dure le projet ».

La Rédaction

Antonin Lhôte est chargé de projet aux Nouvelles Écritures de France Télévision. Il a mené le développement du site web d’Anarchy et a assuré la fonction de Rédacteur en chef pendant l’expérience. Celui qui a ainsi « piloté le projet de A à Z » nous en dit un peu plus sur le fonctionnement de cette mystérieuse Rédaction dans une interview dans le livre Anarchy. Ils ont écrit la France du chaos de Marion Guénard1.

Organisation horizontale

D’abord, la Rédaction était organisée de façon horizontale : non pas anarchique, mais collaborative.

« Anarchy est un outil collaboratif, donc la rédaction devait être collaborative ».

Cette structure était notamment rendue possible par la durée courte de l’expérience : Anthony Lhôte précise qu’elle aurait fonctionné de façon plus « verticale » si le projet avait duré un an au lieu de deux mois.

Animer et coordonner

Ses deux fonctions principales étaient d’animer le projet et d’en coordonner les différents acteurs. L’animer d’abord, car il fallait inciter les internautes à s’engager dans le dispositif ; coordonner aussi, car il fallait gérer les multiples acteurs qui y prennent part.

« La Rédaction fait le pont entre les joueurs, la série, les scénaristes, les partenaires pour harmoniser le tout. La rédaction est à la fois l’interface du dispositif et son carburant ».

Choc des cultures

Enfin, cette harmonisation entre tous les acteurs d’Anarchy et tous les médiums qu’elle implique ne s’est pas faite sans heurts. Comme l’indique Anthony Lhôte, la culture des producteurs et des scénaristes qui ont « l’habitude de raconter les histoires en commençant par la fin » s’est heurtée à la « culture journalistique » : celle de ceux qui au contraire « n’ont pas peur de la page blanche, il y en a une nouvelle chaque jour ».

Ce « choc des cultures », comme il l’appelle, s’est manifesté notamment au travers des rythmes de production à travers la divergence entre les temporalités du site, mis à jour en temps réel, et du tournage de la série, sur un cycle hebdomadaire.

Et du côté des joueurs ?

L’autre facette d’Anarchy, celle qui apparaît dans la lumière là où la Rédaction travaille dans l’ombre des coulisses, est très complexe à son tour. Quelques chiffres d’abord : on compte 11280 contributions originales, qui ont été produites par 398 auteurs actifs (sur 2633 inscrits), et racontant les histoires de 1212 personnages.

Mais qui sont au juste ces « auteurs » et ces « personnages » ? On a affaire à un méli-mélo de statuts enchevêtrés qu’il convient de débroussailler.

  • Les auteurs (qu’on appelle ici « auteurs », « auteurs-joueurs » ou « joueurs » tout court), ce sont ici simplement, au sens le plus neutre, l’ensemble des internautes qui écrivent ou participent à l’écriture d’une histoire.
  • Ces auteurs se distinguent des personnes réelles qui se trouvent « derrière » eux en ce qu’ils apparaissent sous une forme pseudonymique : ils incarnent ainsi ce que Foucault appelle un « nom d’auteur », dans sa fonction d’attribution ou d’étiquetage d’un énoncé. On entendra donc le mot « auteur » dans cette seule acception de rédacteur et de référence attributive, en négligeant les autres sens que Foucault donne à la « fonction-auteur » (valeur d’autorité au sein d’un canon littéraire ; codification juridique), tout en gardant à l’esprit la forte proximité sémantique et culturelle qui les lie.
  • Enfin, Anarchy est composé de personnages, qui eux-mêmes ont un statut ambigu : à la fois protagonistes et narrateurs, ce sont eux qui mènent l’action, l’auteur et son nom s’effacent derrière eux. Leur statut oscille entre celui de personnages fictifs pris dans l’illusion narrative et celui d’avatars de l’auteur réel qui exerce son influence à travers eux, et délègue simplement leur action narrative à ces alter ego numériques.

Ainsi, pour prendre un exemple, le personnage de La Crête, ce révolutionnaire anarchiste qui étend progressivement sa visibilité et son influence tout au long du jeu, est en fait l’œuvre d’un auteur dénommé Ndish2, auteur qui est à son tour l’œuvre ou l’alter-ego d’un illustre inconnu : la personne réelle qui en tient les ficelles.
Il y a donc dans Anarchy un jeu, un écart entre les dimensions référentielle et biographique de l’auteur, qui autorise sa fictionnalisation et son éditorialisation. Par exemple, lorsque NDish, à plusieurs reprises, intervient directement dans les billets de La Crête pour commenter les actions de son personnage ou s’exprimer en son nom afin de justifier sa démarche, on n’est jamais tout à fait sûr de savoir si c’est la « vraie » personne de l’auteur qui parle, ou une entité fictive qu’il construit et qui n’a d’existence que dans l’univers fermé du jeu.

Voilà donc que les cartes sont brouillées : l’auteur devient indissociablement personnage et origine des personnages.

  1. Marion Guénard est membre de la Rédaction. Son livre publié aux éditions Les Petits Matins retrace les six semaines d’Anarchy vécues depuis la Rédaction.

  2. Ndish est l’auteur de huit personnages, dont le personnage emblématique La Crête est décédé au cours de l’histoire.